DADA
«Mesdames et messieurs, le Cabaret Voltaire n'est pas une boîte à attractions comme il y en a tant. Nous ne sommes pas rassemblés ici pour voir des numéros de frou-frou et des exhibitions de jambes, ni pour entendre des rengaines. Le Cabaret Voltaire est un lieu de culture.» (annonce lors de la soirée inaugurale du 5 février 1916 pour faire taire l'énorme chahut)
"Vous aussi, bel homme, jolie femme, vous êtes dada, seulement vous ne le savez pas. Demain dada aura un visage différent d'aujourd'hui et pour cette raison sera dada. Dada, c'est la vie." (Jean Arp)
Dada et Dadaïsme
Christian Dotremont
Depuis longtemps, depuis qu’il y a les arbres,
et même avant,
Depuis qu’il y a le silence,
J’avais envie de dire quelque chose, de le rompre
comme du pain, le silence,
D’être porte-parole porté par la parole,
De chanter sans connaître la chanson,
de crier sur les toits sans prêter attention à l’écho,
De rire dans les coquillages, de pleurer
dans le gilet des maisons,
Mais il m’est arrivé d’écrire-
Depuis longtemps aussi j’avais envie de voir,
et j’allumais les lampes,
Envie de prendre en flagrant délit
les chambres tapissées de portes,
Le moindre bouton sur le visage du miroir,
Au supplice du soleil les gens qui marchent
comme les acteurs,
Et le paysage qui s’est couché, qui dort,
qui s’étire si loin,
Je regardais comme un détective et découvrais
les crimes, les taches, les empreintes, la victime
incestueusement mêlée au coupable,
Tout avait gueule d’aveu, je marchais
parmi l’évidence en serrant contre moi le secret,
Ne le perdais jamais,
Parmi un grand magasin de choses
exposées à l’habitude,
Et chapardais de quoi vivre, de quoi le nourrir,
le secret,
Mais il m’est arrivé de fermer les yeux-
De regarder la clef par la serrure,
De voir les fleurs de gel qui poussent sur les volets,
les flammes qui décorent les tapis,
D’ouvrir les volets, de soulever le toit lourd de notions,
De suivre, tout en les dessinant, les traînées des fêtes
qui n’ont pas lieu,
Les débauches légères, fragiles, où tout joue à jurer,
De perdre le fil, d’avancer alors dans les mirages
qui arrêtent le désert,
Parmi les souks où serpentent les aguichantes
marchandes d’incroyable,
De faire œillade à ce qui n’a ni lieu ni temps,
D’aller ainsi à vau l’eau sous mes propres paupières,
Mais il m’est arrivé de te regarder-
Depuis longtemps, j’en avais envie,
De garder ce qui est autour avec ce qui est dedans,
De trouver dans le fruit qui est là le goût du fruit
que je cherche ici,
D’avancer dans l’ombre même la dague sans garde
du regard,
De caresser les angles du soleil,
De faire ce que j’imagine, d’imaginer ce que je fais,
mon amie,
De brûler à la flammèche de la bougie le grand livre
où sont comptées les grandes choses, et les petites,
Toi, tu les laissais faire, elles s’embrassaient avec nous,
Les chambres donnaient sur les souks, tes yeux
donnaient sur les miens,
Les maisons enlevaient leurs toits pour saluer les gens
qui marchent,
Les animaux se répandaient parmi les herbes,
à pas de louve saoule,
Les elfes lutinaient les gnomes, les arbres dormaient
debout dans la mousse,
Dans la cour de récréation le moindre mot
faisait boule de neige,
Il n’y avait plus de buvard sur les pupitres,
plus de pupitres,
Il y avait dans le ciel le brouillon des nuages,
le ciel,
L’orage caressait les chardons, les rivières
trouvaient de l’or,
Le temps se reposait sous l’oreiller, le secret
se regardait dans le miroir,
Mais il m’est arrivé de ne plus te voir-
Et de garder les yeux ouverts
sur les grandes choses fermées, et les petites,
Et de crier sur les toits pour que l’écho
rompe le silence,
Et d’avoir envie-
(Extrait de Traces, éditions «Jacques Antoine passé-présent», 1980)
Stanislas Rodanski
"Que je sois – la balle d’or lancée dans le Soleil levant.
Que je sois – le pendule qui revient au point mort chercher la verticale nocturne du verbe.
Que je sois – l’un et l’autre plateau de la balance, le fléau. La période comprise entre les deux extrêmes de la saccade universelle qui est le battement de coeur suivant celui dont on peut douter au possible et tout attendre de son anxieux « rien ne va plus ».
Je lance au possible ce défi : Que je sois la balle au bond d’un instant de liberté.
Je lance ce cri – que je sois la balle de son silence.
Mon départ s’appelle toujours, tous les jours et tous les instants du grand jour. Mon retour à jamais, éternelle verticale nocturne, point mort, égal à lui-même, que l’autre franchit – toujours.
Qui suis-je?
Toujours le même revenant, ce qui revient à dire encore un autre."
Association Stanislas Rodanski
Globe Unity Orchestra / Berlin (1970)
C'est en 1966 qu'apparut l'ensemble Globe Unity Orchestra, big band free jazz, réunissant les plus talentueux musiciens d'improvisation libre de la scène européenne : Peter Brötzmann, Willem Breuker, Steve Lacy, Evan Parker ou encore Albert Mangelsdorff pour ne citer qu'eux.
Illustrée par deux vidéos extraites d'un concert à Berlin en 1970, la fougue créative de l'ensemble impressionne. D'une liberté d'interprétation déconcertante, on s'enivre de leur verve hypnotique et débordante.
Les instruments se répondent, s'entrechoquent et s'envolent avec force et puissance. Bruitiste, ce témoignage d'un temps où l'expression se donnait les moyens de sa liberté laisse pensif. Vivant!
Wikipedia
Le Tricycle
"C'est un pays merveilleux. Merveilleux comme ces contrées que l'on découvre, les yeux étourdis, dans les contes d'enfant. C'est un pays où, - soudain, souvent, toujours, - on finit par se perdre. On ne sait plus très bien quel chemin on a pris. On s'effraye presque de devoir choisir maintenant entre celui qui part vers les bois, ou celui qui descend, à travers champs, jusqu'au ruisseau. C'est un pays où rien n'est certain. Où les choses semblent différentes à chaque seconde.
C'est un univers comme celui-ci où nous conduisent sans prévenir mais avec une extrême attention, avec un talent qui éblouit, les protagonistes du Tricycle, Jean-René Mourot, Arthur Vonfelt, Adam Lanfrey et leurs amis.
Ce pays est assurément un monde étrange. Non pas qu'on y parle une autre langue que la nôtre et que les moeurs de ses habitants nous soient inconnus. Au contraire : dans ce monde inhabituel on se sent chez nous, on se sent bien, on se sent libre – libre d'inventer, de rêver, d'être nous-même. Ce ne sont pas les points de repères qui font défaut – jazz, musique improvisée, funk – mais il n'empêche que dans ce monde-là on est sans cesse en train de vagabonder dans quelques sentiers buissonniers. A tout instant on s'y trouve mieux que partout ailleurs. Parce que, sans doute, on se surprend soi-même à inventer ses propres songes, sa propre cité, presque son paradis.
Les jeunes musiciens qui ont inventé la musique que nous avons la chance insigne de pouvoir écouter ici – c'est-à-dire de partager avec eux ; car , lorsqu'on « écoute » nous ne restons pas inactifs : nous aussi, (sans le savoir le plus souvent), nous jouons, nous « participons » de la musique, nous participons à cette musique – ces jeunes musiciens qui nous font ce don, sont assurément comme des insatisfaits permanents.
Ils ont bien raison d'être ainsi ! C'est ainsi que nous les aimons. Ici, les obstacles rendent plus agréables les voyages, plus harmonieux et plus heureux les femmes et les hommes qui s'aventurent dans ces territoires inexplorés et si familiers à la fois. C'est ici comme une expérience fondamentale qu'il nous est donné de faire grâce à la magie du Tricycle. Celle de l'invention toujours renouvelée. Car, si la musique est attendue, si l'on croit d'avance qu'elle va nous enchanter ou nous éblouir alors elle sera tout juste capable de nous conter une rengaine : elle ne fera pas notre joie.
C'est à sa manière ce qu'a écrit un jour le romancier James Sallis dans l'un de ses plus beaux livres:
« Adrian me parla une fois des musiciens africains avec lesquels il avait joué ; nous dit-il.
Lorsque les choses devenaient trop prévisibles, trop définies, trop répétitives, ils exhortaient leurs compagnons « à y introduire de la confusion ».(1)
Le pays que le Tricycle – puisque c'est le nom que ces trois jeunes musiciens se sont choisi pour dire leur unité, cette unité qui ne semble fondée que sur leur pouvoir d'imagination, sur leur capacité la plus individuelle à inventer et à créer – ce pays-là a un nom. Ce nom est le plus beau que l'on puisse rêver : il n'en a qu'un, celui de la musique! Lorsque celle-ci désigne non seulement un art, mais peut-être davantage encore, tout acte de création et d'invention. Et pourtant c'est un pays dans lequel - pour reprendre le mot de James Sallis - la « confusion » règne à tous les détours des routes, de toutes les routes, même de celles qui semblent les plus aisées à emprunter . Les titres de chaque « plage », les titres eux- mêmes manifestent cette « confusion », ces voies qui nous détournent des droits chemins...
Cela commence par une « Interduction », puis survient une « Kyrielle », une « Cour des miracles » et un « Prélude » qui au lieu de servir d'ouverture à cette musique et à ce monde ne vient ici qu'en quatrième position. Dans le pays du Tricycle tout est à l'avenant, rien n'est prévu, rien n'est prévisible... C'est comme cela que ce pays est un monde où la liberté d'être, où le simple fait d'exister, et donc de fredonner, de chanter, de jouer, implique l'incertitude, la recherche constante, l'invention toujours renouvelée. Dans cette région où les chemins, se perdent et nous perdent un peu, le Tricycle nous emmène avec un bonheur constant. Ces pièces qui ont pour noms « Angry Men's Blues » ou « Esquisse » pour ne citer qu'elles, ces pièces qui nous font rêver, sont une sorte de témoignage que la musique est cette « unique joie », qui impose que nous commencions et recommencions sans cesse notre propre voyage.
Car « l’unique joie au monde c’est de commencer [...] toujours, à chaque instant" (2). Comme une musique incessante au pays des chemins perdus."
Michel Arcens, novembre 2013
(1) James Sallis « Bois Mort », éditions Gallimard, collection Folio
(2) Cesare Pavese « Le métier de vivre » éditions Gallimard, collection Quarto
Michel Arcens, rédacteur pour Citizen Jazz, premier site internet spécialisé en France, est l'auteur de deux ouvrages sur le jazz : « Instants de jazz » avec un prologue d'Alain Gerber et des photographies de Jean-Jacques Pussiau et « John Coltrane, la musique sans raison », tous deux aux éditions Alter Ego.
Source texte et iconographie : Momentanea label de jazz, musiques à improviser et contemporaines
L'album de Tricycle est en pré-vente ici.
Hautement recommandé!
TERRITOIRE — Blanc
Un petit bijou réalisé par Pedro Martín-Calero.
"Blanc" extrait de l'album Mandorle de Territoire (Envelope Collective).
Enigmatique, profond, déroutant...
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